Participation au blog littéraire
« La Tempête dans un encrier »

Novembre 2009

Lorsque je m’arrêtais à une devanture et que j’achetais
un bracelet, j’exprimais le drame
de la dépendance et de l’esclavage de la femme. Dans le petit théâtre obscur de mon inconscient,
le dénouement était l’achat d’un bracelet. D’après Rank, je n’étais pas séduite par sa couleur, sa forme
ni sa matière, par mon amour de l’ornement. C’était beaucoup plus dramatique que cela ! […] Rien n’était insignifiant. J’étais retournée au même endroit et j’avais acheté
un second bracelet. Pourquoi cela ? Il m’arrivait souvent d’acheter deux de quelque chose qui me plaisait.
Je sentais le danger de la perte.
Je voulais me prémunir contre
la perte d’une robe que j’aimais et qui pourrait s’user, la perte d’une sandale d’un modèle unique que
je ne retrouverais peut-être jamais. Mais deux bracelets. Dualité ?
Deux amours ? L’un représentant
la femme qui voulait être mise
en esclavage (bracelet d’esclave),
le second pour retenir celui que j’aimais, l’autre ? Allais-je les mettre ensemble, comme des jumeaux,
ou allais-je en conserver un
en prévision d’une perte possible
ou allais-je donner le bracelet
assorti à quelqu’un d’autre.
Rien n’était insignifiant.

Journal 2, 1934-1939, Anaïs Nin,
p. 67, 68-69

Mais où sont les lapins ?

 

1

Mon amant me dit lors d’une première fois :
« Que vous avez un beau bracelet, il a un si beau fermoir ».

C’est pour mieux t’entraver mon amant.

Mais je n’ai pas d’amant encore moins de bracelet ni d’ami ni d’âme sœur.

Je n’ai que moi. Et moi. Je n’ai pas de journal. Je n’ai pas de blog.
Je n’ai pas mon pareil pour m’isoler me ratatiner me collationner.

Je regarde celle qui vit avec moi. Je la recherche par lettre alphabétique
par ordre croissant de taille de prix. Et je ne la retrouve que très rarement.

Je n’ai pas baissé la garde depuis onze ans vingt jours et trois nuits.
J’en suis restée à une petite perte affreuse de sang quand j’ai voulu
un bref moment de connaissance sexuelle quand j’ai voulu partager
un bref moment de mec un bref moment d’extrême solitude.

J’entends « Capitaine ! Garde à vous ! ». C’est celle qui vit avec moi.
Mais rien ne bouge. Rien ne dit davantage.

 

2

Mon amant me dit lors d’une deuxième fois :
« Que vous avez un beau bracelet, il a une texture si douce ».

C’est pour mieux t’appâter mon amant.

Mais mon bracelet est une dague. Mon bracelet est une marque d’empreint. Mon bracelet est une barrière de corails.
Mon bracelet est lourd de conséquences. Mon bracelet est toc et topaze.

J’entends « Capitaine ! Garde à vous ! ». C’est celle qui vit avec moi.
Ne bougeons pas. Restons impassible. Pas d’échauffourée.

 

3

Mon amant me dit lors d’une troisième fois :
«  Que vous avez un beau bracelet, comme il est bien dodu ».

C’est pour mieux te rassasier mon amant.

Je n’ai jamais autant grossi qu’en mangeant de la salade, de la salade bien verte, de la salade bien lavée sans ver sans vermine sans goût âpre salade.

Je n’ai jamais autant engraissé qu’en mâchant pendant des heures
ces interminables bouquets d’herbes.

J’entends « Capitaine ! Garde à vous ! ». C’est l’heure de manger.
Salade bio au menu. Je n’en peux plus.

 

4

Mon amant s’écrie lors de la quatrième fois :
« Courez mon lapin courez ou le chasseur vous attrapera ».

C’est pour mieux m’approcher de toi mon amant.

Et je cours je cours je cours – pas à plus de 40 km/heure.
Je suis aveugle et nue. Mon bracelet en bandouillère.
Mon bracelet en porte-bonheur de pacotille.

Et j’ai les yeux rouges à force de courir. Et j’ai les yeux rouges à force
de pleurer le vent au près dans la face. Myxomatosée.
Maquillée en quelque sorte. Passionnée, des flammes dans les yeux,
des flammes enchaînées dans les mailles du bracelet des flammes tuméfiées dans mes pores oubliés.

« Capitaine ! Garde à vous ! ». Cette fois-ci il faut vraiment que j’y retourne. À ma cage, à mon coin, à ma roue.

© Claire Le Cam, 2018